L'œil (‘ayn) qui est au fond de chaque homme a besoin d'une
lumière pour voir le monde dans sa vraie réalité et, surtout, pour percevoir les
Réalités divines. Mais tous les sentiers ne sont pas accessibles à tous.
Un
jour, alors qu'il était en train d'enseigner sur la notion de Lumière (nour, en
arabe), je lui posais une question : – Tierno, combien y a-t-il de lumières
mystiques ?
– Ô mon ami,
répondit-il, je ne suis pas l'homme qui a vu toutes les lumières. Je vais
néanmoins t'entretenir de trois lumières symboliques :
La première est celle
que nous tirons de la matière en la frottant, en la mettant en combustion. Cette
lumière ne peut réchauffer et éclairer qu'un espace limité. Elle correspond
symboliquement à la foi de la masse des individus peu évolués dans l'échelle
mystique. A ce degré, les adeptes ne peuvent aller au-delà de l'imitation
(taqlid) et de la lettre. L'obscurité de la superstition les entoure, le froid
de l'incompréhension les fait trembler. Ils restent blottis dans un petit coin
de la tradition et ils y font le moins de bruit possible. Cette lumière est
celle qui anime les croyants lorsqu'ils se trouvent au degré de la foi dite solb (solide).
La deuxième lumière
est celle du soleil. Elle est supérieure à la première en ce qu'elle est plus
générale et puissante. Elle éclaire tout ce qui existe sur la terre et le
réchauffe. Cette lumière symbolise la foi du degré médian dans la voie mystique.
Tout comme le soleil, elle dissipe les ténèbres dès qu'elle entre en contact
avec elles. C'est une source vivifiante pour toutes les créatures. Elle
symbolise les lumières que détiennent les adeptes au degré mystique de la foi
dite Sa'ilu (liquide). De même que le soleil matériel éclaire et
réchauffe tous les êtres qui, dès lors, sont frères, de même, les adeptes
parvenus à la lumière médiane voient et traitent en frères tout ce qui vit sous
le soleil et reçoit sa lumière. Ils ne méprisent pas la première lumière, en
raison de son rôle préparatoire indispensable, mais ils ne sont plus telles des
bestioles qui dansent autour d'une flamme et qui parfois s'y brûlent. La
première lumière, tout comme celle qui la symbolise, peut, au gré des
circonstances, être éteinte ou rallumée ; elle peut être transportée d'un lieu à
un autre ; autrement dit, elle peut changer de forme et de puissance, tandis que
la seconde lumière demeure fixe et immuable dans sa pérennité, comme celle du
soleil. Elle viendra toujours de la même source et restera égale à elle-même à
travers les siècles.
La troisième lumière
est celle du centre des existences ; c'est la lumière de Dieu. Qui oserait la
décrire ? C'est une obscurité plus brillante que toutes les lumières conjuguées.
C'est la lumière de la Vérité. Ceux qui ont le bonheur d'y parvenir perdent leur
identité, deviennent ce que devient une goutte d'eau tombée dans le Niger, ou
plutôt dans une mer indéfiniment plus vaste en étendue et en profondeur.
A ce
degré, Jésus est devenu Esprit de Dieu, Moïse son Interlocuteur, Abraham son
ami, et enfin Mohammad (Mahomet) le Sceau de Ses Missions
1.
Tierno Bokar (Vie et Enseignement de Tierno Bokar) Amadou Hampaté Bâ
1 :
Tous ces qualificatifs appliqués aux prophètes sont tirés du
Coran
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